Et si j'aimais ma prochaine ?

Quand on y pense, des exemples d’amitiés féminines, il y en a des tas. Des groupes de femmes promouvant la force de la sororité, la puissance et la beauté d’une relation amicale entre filles. L’univers musical a été marqué par de nombreux girls bands (Les Spice Girls, les Destiny Child ou les L5 pour faire honneur à notre cher hexagone) et on ne saurait parler de notre enfance sans faire référence aux aventures des Totally Spies, Supers NaNas et autres bandes de meufs dont le pouvoir résidait plus dans la force de leur cohésion que dans les supers pouvoirs ou autre gadgets qu’elles possédaient. Le message était beau, il était puissant : ensemble on est plus fortes, ensemble on peut tout entreprendre. Des séries telles que Sex & the City et Girls, sont des ôdes à l’amitié féminine - aussi toxiques puissent-elles être parfois. Et mis à part les chamailleries futiles d’adolescentes, nous sommes toujours parvenues à nous aimer et à créer des amitiés avec des filles qui ont varié en intensité, qui ont duré - ou pas. Mais voilà, tel Léonardo dans Inception, une idée subtilement placée dans nos têtes a, au fil du temps infesté nos esprits : l’idée selon laquelle, entre filles, on est des connasses. C’est fou de voir la facilité avec laquelle on y a cru. Les filles ça se crêpe les cheveux, ça se fait des coups bas, c’est jaloux et malveillant. Mais si, toi aussi tu l’as entendue cette phrase “J’peux pas traîner avec des filles, c’est trop de prises de tête“, et t’as même parfois acquiescé voire approuvé. Et c’est plutôt normal, on ne t’en veut pas considérant la manière dont les relations de femme à femme sont dépictées dans nos cultures. Dès lors que la période de grâce qu’est l’enfance a été terminée, le regard de la société sur l’entente entre filles a complètement changé - et sa représentation a suivi. Fini le girl power, maintenant on serait censées être passées maîtresses dans l’art du piquage de mecs/meufs, de la médisance et de la compétition malsaine - comme le montrent si bien toutes les teen séries du monde.

If you want to be my lover, you gotta get with my friends” disaient-elles. Et bien maintenant que Victoria a fait carrière solo, il semble qu'une sorte de paranoïa ait pris le relai. Une paranoïa basée sur l’idée reçue qu’une meuf, une de tes semblables, l’être humain qui sait ce que tu vis chaque mois, est une adversaire, une rivale dont il faut se méfier. Va de pair avec cet état d’esprit, l’intime conviction qu’une fille est une personne folle, dont le comportement est imprévisible. Argument qui s’appuie sur le fait qu’en tant de femme, on “sait de quoi les femmes sont capables”. Ne serait-on pas en diffusant cette manière de penser, en train de perpétuer de vieilles croyances théorisées par des corps médicaux masculins promouvant une hystérie propre au genre féminin? Ce bien sûr, dans le but de le décrédibiliser.

Tu l’as sûrement entendue toi aussi, cette fille qui en insulte une autre à cause de la longueur de sa jupe, qui se moque d’une autre parce qu’elle a une tache de sang sur son jean. Ou cette femme qui ridiculise cette dame brillante qui vient d’obtenir le poste qu’elle convoitait. Cette espèce de haine latente qui existe entre nous, cette manière de se regarder du coin de l’oeil avec méfiance, n’est ni naturelle, ni biologique - c’est ce que l’on a essayé de nous faire croire. Elle est en réalité un mimétisme, une reproduction du regard masculin sur la femme dans l’espace public que nous avons fini par adopter. S’il a été socialement accepté que la figure masculine agisse en juge de l’apparence et du comportement féminins, il semble que nous ayons pris soin d’utiliser ces mêmes codes afin de nous faire mutuellement subir le même traitement. Et là, Geri Halliwell en perd son crop top.

Est-ce qu’on n'essaierait pas de se débarrasser de ces automatismes néfastes? Ne rêverions nous pas pas plutôt d’un monde où l’on serait toutes bienveillantes les unes envers les autres? Transformons le jugement en admiration, la méfiance en confiance et le rejet en acceptation. Les mouvements féministes actuels ont donné une impulsion tendant à changer la manière dont est perçue la place de la femme, dans son rapport à la société et aux hommes - dans ce qui est tangible et ce qui ne l’est pas. Mais ce travail n’a de valeur que si nous le faisons également de notre côté. Alors par pitié arrêtons. Cessons de participer à la diffusion de ces idées qui ne font que nous rabaisser - ne jouons pas le jeu de la “féminité toxique”. Serait-ce trop biblique de dire “aimons nous les unes les autres”?

par Jessica , illustration par Isabel Castillo