Sans L’Oréal, je le vaux tout aussi bien.

Illustration par Ana Hard ( son site web)

Illustration par Ana Hard (son site web)

Crème de jour, crème de nuit, anti cerne, sérums et lotions en veux-tu en voilà. Si l’offre est vaste, elle est aussi démesurée et les techniques marketing qui la promeuvent, critiquables. La beauté obtenue via l’utilisation de cosmétiques est, pour beaucoup, une réalité. Submergée par tous ces produits qui promettent adoucissement de la peau et boostage supposé de la confiance en soi, Dickel nous explique les raisons pour lesquelles elle a décidé de se détacher de ces habitudes perçues comme étouffantes.

En 2018, je me suis donné le défi de réduire au maximum ma consommation de produits industriels cosmétiques et hygiéniques. Cela faisait déjà quelques années que je pensais à limiter ma consommation dans ce domaine, j’avais l’envie de tester des recettes maison de produits de beauté et d’hygiène. L’année dernière j’en ai fait une résolution que j’ai essayé de tenir. Les raisons qui m’ont poussée vers ce choix sont multiples...


Questions de santé

J’entendais très régulièrement, comme nous tous, le terme de “perturbateurs endocrinien” sans vraiment savoir ce que cela signifiait. Je m’en effrayais un peu mais comme quelque chose de très lointain, d’un peu surestimé dans le danger que ça représentait. Puis en me renseignant un peu mieux, notamment grâce au projet de l’association Génération Cobayes et la lecture de blogs comme La vérité sur les cosmétiques, je me suis rendue compte que c’était une réalité, que les multitudes de substances que je m’étalais sur le corps, le visage, avec lesquelles je me frottais, m’épilais, me lustrais, me modelais,étaient très certainement pleines de ces fameux perturbateurs. Simplement en lisant la composition des produits et en effectuant quelques recherches rapides sur internet, je me rendais compte de la quantité de produits obscurs dont ils étaient fait, des possibles dangers sur la santé avérés pour certains et suspectés pour d’autres. Je commençais donc à remettre en question l’idée d’utiliser de manière quotidienne tous ces produits. Surtout lorsqu’en effectuant quelques recherches, je me rendais compte de la multitude d’alternatives en produits naturels qui s’offrent à nous. Je décidais de tester ces alternatives afin de m’en faire mon propre avis.

Des injonctions à la féminité fabriquée

Je me posais aussi à ce moment, des questions sur la nécessité d’accumuler tous ces produits, et sur les raisons qui m’avaient poussée à adopter toutes ces routines de soin quotidiennes. En comparant avec mes pairs, je me rendais compte d’un flagrant double standard.

Mes homologues féminines étaient toutes comme moi, dans des mesures différentes, “addictes” à l’usage de certains produits. Le déroulement de leur journée, comme de la mienne, ne pouvait être envisagé sans l’intervention d’une foule de crèmes, gels, poudres, huiles, filtres... Au contraire, je ne retrouvais pas cette addiction chez la plupart des hommes qui m'entouraient. Hormis un déodorant, parfois une cire coiffante, voire un peu de mousse à raser, l’injonction à s’apprêter à l’aide de produits du commerce me semblait peser bien moins sur les hommes que sur les femmes. Il n’y a qu’à voir les publicités diffusées à la télévision ou dans la presse pour des produits dont l’usage serait à priori unisex (crème hydratante, gel douche, shampoing...) et qui mettent majoritairement en scène des femmes s’en servant.

Pourquoi le soin de soi serait-il l’apanage du féminin? Pourquoi le proverbe qui veut qu’ “il faut souffrir pour être belle” ne s’applique-t-il pas indifféremment du genre dans l’imaginaire? Pourquoi par “souffir”, dans ce dicton, on entend “dépenser beaucoup d’argent en produits promettant toujours plus de miracles”, consacrer beaucoup de temps à “se préparer”, “se pomponner”- entendez se rendre présentable en société - entendez apparaître “féminine” - entendez avoir la peau douce, le teint frais, sentir bon, les cheveux propres, les cernes effacées, et si la cellulite et autres vergetures peuvent disparaître tout le monde s’en portera d’autant mieux. Pourquoi ressentais-je un sentiment si fort de honte lorsque, m’étant préparée un peu rapidement, je me rendais compte pendant la matinée que j’avais oublié d’appliquer sur le visage ma crème de jour ? Ou de mettre du déodorant. Oh misère, les gens autour de moi allaient penser que j’étais une personne négligée, ou pire, une femme à la peau sèche et qui transpire !

Je décidai donc de me faire un peu violence, et de tenter de me détacher de cette image de féminité si ancrée en moi et sur laquelle je m’étais construite en tant qu’individu de sexe féminin désirable. Je ne souhaitais pas faire complètement une croix sur les soins que je m’accordais, mais il me semblait important que ceux-ci soient faits de manière consciente et raisonnée, et non dans un aveuglement et une soumission totale aux standards qui s’étaient imposés à moi dans ma construction personnelle. Ni au détriment de ma santé et d’une certaine indulgence quant à l’image que j’avais de mon corps à l’état “naturel”.

Le mythe du produit miracle

Réduire ma consommation de produits cosmétiques a été corrélé avec une prise de conscience plus générale sur notre mode de vie et le fonctionnement de nos sociétés. En tant qu’individu, au sein d’une économie capitaliste dont le modèle s’appuie largement sur une consommation de masse, nous sommes soumis constamment et de manière plus ou moins subtile à des injonctions à consommer. On nous vend le rêve d’une vie meilleure, atteignable uniquement par l’acquisition d’objets, de produits, de services... bref de tout ce qui peut se monétiser. Plus encore, on nous persuade de l’impossibilité de reproduire soi-même quelque chose qu’on pourrait acheter. J’ai l’impression que nous évoluons vers de nouvelles façons de consommer, mais pendant longtemps, encore aujourd’hui pour beaucoup de personnes, le fait maison, la récup’, le naturel, bref tout ce qui n’implique pas une consommation standardisée et déréfléchie, a été considéré comme peu fiable ou de piètre qualité. Un produit qui n’est pas issu de grande surface, avec la “bonne” forme, la “bonne” couleur, la “bonne” odeur n’inspirerait pas confiance. Et pour ça nous pouvons remercier le merveilleux monde de la publicité qui, dès la plus tendre enfance, nous apprend à reconnaître un produit digne de notre consommation. “Et paf ! ça fait des chocapic !” : ce rêve du produit miracle, hautement “technologique”, créé par des “experts”, et dont l’acquisition transformera notre vie et notre apparence...

Toute une économie s’est construite sur ce mythe, empruntant largement au vocabulaire de la sorcellerie pour mieux charmer ces dames. On nous vend des élixirs, des sérums, des fragrances et des antidotes à outrance, et nous continuons à les acheter, car c’est comme cela qu’on a l’impression de prendre soin de nous-même. En réalité, ne pouvons-nous pas reprendre possession de ce vocabulaire, de cette capacité de soin que les industries et laboratoires cosmétiques ont pillé aux guérisseuses, aux soignantes, aux sorcières d’un autre temps ?

C’est donc pour aller vers un mode de vie plus raisonnable, plus respectueux de l’environnement, de ma santé et de mon corps et plus sobre que j’ai tenté de changer ma façon de consommer des cosmétiques. Enfin, je ne condamne pas de manière indifférenciée tous les produits du commerce. J’ai bien conscience que de plus en plus de fabricants cherchent à rendre accessible des produits issus de méthodes de sélection d’ingrédients et de pratiques douces et respectueuses. Pour plusieurs des usages, je n’exclus pas moi-même de repasser à des produits du marchés, et je peux comprendre que tout le monde ne changera pas sa manière de consommer des produits cosmétiques du jour au lendemain. C’est pourquoi il me semble important d’encourager les initiatives artisanales qui proposent des produits faits maison d’une part, et d’autre part d’encourager les consommateurs à rester attentifs aux modes de fabrication et à la composition des produits. Il existe aujourd’hui plusieurs plateformes qui permettent de s’informer réellement sur la signification des composantes des produits vendus dans le commerce (Yuka, La vérité sur les cosmétiques, Que choisir...). A vos claviers donc.

par Dickel Bokoum