Le jour où je me suis rasé les cheveux et mon rapport à la féminité.

Les cheveux des femmes ont toujours été un gage de beauté. Une femme doit avoir de longs cheveux pour être considérée comme belle - ou bonne, comme vous voulez. Malgré tous les exemples de femmes aux cheveux courts, il y a toujours en 2019, ce lien toxique entre féminité et chevelure - qu’il serait bon de rompre au plus vite. Inès, 20 ans, nous raconte comment elle s’est rasé les cheveux, et l’impact que cela a eu sur sa relation avec sa féminité.

Photo credits    @hypsoindia

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"C'est dommage, tu serais jolie avec les cheveux longs." : cette phrase, c'est celle de ma manageuse sur mon ancien lieu de travail. Si elle paraît choquante, elle ne fait pourtant que porter un avis général, plus ou moins exprimé sur la "féminité". Si les guillemets sont de mise, c'est que depuis que j'ai pris la décision de me raser les cheveux, cette féminité a été questionnée, a évoluée, et a presque fini par disparaître.

En un an et demi, il m'a fallu répondre aux "Pourquoi?", "T'as pas hâte que ça repousse?" mais surtout aux "Ils étaient beaux quand même tes cheveux.". Une parenthèse est nécessaire sur cette dernière remarque puisque ces "beaux cheveux" n'ont pas toujours été aussi appréciés. Nous, les femmes aux boucles indomptables étions constamment dans l'angoisse du frisotti, de la boucle qui se voit, du lissage parfait, jusqu'à ce que des égéries - blanches - mettent nos coiffures, nos natures de cheveux "on trend". Mes cheveux n'ont donc presque jamais revêtu l'idée de la féminité, mais celle de contrainte et d'oppression, comme beaucoup d'autres femmes racisées. Il fallait, pour plaire, afficher des cheveux doux, soyeux, longs, pas trop colorés, assez naturels... Et c’est de cette idée imposée de la  féminité dont j'ai eu le plaisir de m'affranchir le jour où j'ai jeté mon lisseur, et celui où j'ai demandé à ma coiffeuse de me raser les cheveux.

Cette première étape m'a confronté à une première évidence : les femmes ont intégré depuis trop longtemps les normes de beauté - occidentales -. Au moment de ma demande, la coiffeuse, confuse, me demande si j'ai perdu un pari… Je ne sais pas quoi lui répondre, je ris un peu bêtement, qu’est-ce qu’on peut répondre à ce genre de bêtises ? Au moment où elle se décide enfin à passer de grands coups de ciseaux dans mes cheveux, je me rappelle avoir hésité à laisser tomber, mais finalement, moins il y en avait, plus je souriais : ça faisait des années que je rêvais de voir mon visage dégagé, le crâne et le coeur bien plus léger.

Ma confiance en moi en prend un coup, et je ne ressors qu'à demi satisfaite, un peu angoissée à l'idée que finalement,  ils/elles avaient peut-être raison, une femme sans cheveux, c'est moche, et par extension, plus vraiment une femme.

Je me scrute dans le miroir, je ne m'étais jamais vue d'aussi près, aussi entière, aussi nue. J’ai aimé ça pendant cinq minutes, et j’ai tout de suite regretté. Comment j’allais faire pour être “belle” sans cheveux ? Je n’aimais pas mon visage, et il me paraissait beaucoup trop visible. Je me suis aperçue de deux choses à ce moment là : que j’avais peur de ne pas être “belle” selon les critères des autres, et que mes cheveux étaient juste une couche de plus qui me permettait de cacher un complexe. Mon premier réflexe, malgré le fait qu'à moi, elle me plaisait cette coupe de cheveux, a été de me dire qu'avec du maquillage, mon visage serait mis en valeur, ça serait donc "moins catastrophique". Et là, on tient déjà un début de réponse, pas la bonne, certes, mais il faut bien commencer quelque part. La féminité tant désirée s'est très vite déplacée : des cheveux au visage - maquillé.  

Le fait même de considérer ce choix comme une “catastrophique” est problématique, et c’est quand j’ai décidé de chercher d’autres modèles de beauté, d’autres femmes qui elles aussi n’avaient pas de longues crinières que je me suis finalement débarrassée de l’angoisse. Le problème était donc qu’à l’époque où je l’ai fais, il y avait un manque considérable de représentations de beautés diverses. C’est à ce moment là où j’ai commencé à apprécier mes cheveux courts, mon nez, ma peau, avec ou sans maquillage. J’ai vite appréhendé le regard extérieur et je dois dire, surtout le regard masculin. La plupart des remarques déplacées / incongrues / voire parfois dégradante venaient d’eux : entre l’assimilation d’une coupe à une sexualité avec le fameux “ah t’es lesbienne ?” - précisons ici l’absurdité de penser qu’une sexualité ou un genre peut se deviner sur la base d’une coupe de cheveux -, la réplique “tu fais ça parce que tu es féministe ?” ou ce mec à qui tu n’as rien demandé mais qui tiens à te dire que “vous faites ce que vous voulez mais c’est vrai que je préfère sortir avec des filles aux cheveux longs”. D’une part, ces remarques n’ont pas lieu d’être, et d’autre part, elles rendent compte du fait que malgré tout, nous avons encore du mal à vivre sans que notre image - surtout celle de la femme - soit épiée, contrôlée, pour être certain qu’elle rentre dans un cadre délimité par avance. Et pour une femme cela signifie être libre, mais sans oublier d’être séduisante -mais pas trop ! - pour les hommes. Ce schéma s’est répété dans ma famille, mais cette fois, c’était peut-être plus maladroit : “c’est parce que tu es une artiste” était leur réplique préférée, mais ils ont fini par s’y faire et même par l’apprécier.

Si ces questions sont désagréables au début, elles ont fini par devenir ma force. Je me suis rendue compte que je valais mieux que ces mots, et que finalement, j’étais la seule à pouvoir décider de mes standards. Après ça, je n’ai pas pu arrêté de me raser les cheveux pendant presque deux ans…

Je pourrais détailler toutes les étapes de ce chemin mais il me semble que le plus important est que cette féminité n'existe pas en tant que valeur universelle. Aujourd'hui, la mienne passe par ma façon de me percevoir, d'apprécier mon corps et mon visage en dehors des codes de beauté établis. Elle passe par mon sentiment d'être femme, d'être forte et séduisante peu importe ma façon de m'habiller, de coiffer mes cheveux, de porter mon maquillage... Avoir les cheveux courts, ce n'est pas perdre de sa féminité, c'est pour moi aussi un moyen de la re-gagner et de la rendre indépendante de mon sexe et des stéréotypes - inutiles - qui lui sont affiliés. La seule et unique raison pour laquelle une fille aux cheveux courts provoque des retours répulsifs est qu'elle montre une autre manière d’être féminine.

par Inès. pour SLAE.  

Instagram : @tourdille / photo credits : Marie Meister (@hypsoindia)

FEMININITYInès Tourdille