L'Ère Girl boss : source de motivation ou de frustration?

 
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Être mère, femme au foyer, prendre soin de son mari... Il y a un bon nombre de modèles qui ont, à travers l’histoire, était imposés aux femmes lorsqu’il s’agit de la manière dont ces dernières sont supposées vivre leur vie - en particulier dans la manière dont elle sont censées s’épanouir. Et un nouveau modèle est maintenant arrivé : mesdames, nous sommes maintenant entrées dans l’ère “Girl boss”, dans laquelle aspirateurs et torchons sont devenus obsolètes, et ordinateurs portables et planeurs essentiels. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec le concept, une Girl boss n’est pas juste une femme réussissant sa carrière en entreprise. C’est une femme qui s’est faite seule, moyennant des efforts et un travail incessants afin de créer son entreprise : elle est sa propre boss voire, celle de quelqu’un d’autre. On retrouve notamment ce mouvement dans la pop culture : la série Girlboss sur Netflix raconte l’histoire de la manière dont Sophia Amoruso a fondé la boutique en ligne Nasty Gal, promouvant ainsi l'entreprenariat féminin (et la série, ainsi que le livre éponyme ont d’ailleurs donné leur nom au mouvement). Des stars comme Beyoncé ou plus récemment Cardi B ont créé et continuent de nourrir le mythe de la femme créative, qui jamais ne s’arrête de bosser et pour qui gagner de l’argent n’est pas suffisant : gérer leur propre business est nécessaire afin d’affirmer leur pouvoir en tant que femmes. Enfin, on ne pourrait parler de ce mouvement sans mentionner Emily Weiss qui a peine âgée de trente ans, devenait CEO de sa multinationale Glossier et qui via son compte Instagram, transmet cet esprit entrepreneurial quotidiennement.  

UNE MANIÈRE DE SE DONNER DU POUVOIR

A première vue, le mouvement apparaît comme vecteur de pouvoir car il est cette dernière impulsion nécessaire pour que les femmes comprennent qu’elle peuvent faire ce qu’elles souhaitent. Ce qui semblait il y a quelques années intimidant et infaisable est maintenant à la portée de chacune, si l’on est prête à travailler dur et rester concentrée sur ses objectifs. C’est du moins ce que cela vend.

Cela fait sens : le travail et l’argent allant de paire avec, constituent le pouvoir dans nos sociétés - et ce dernier a été pendant trop longtemps refusé aux femmes. Le mouvement Girl Boss est en quelque sorte la manière que le monde digital a trouvé pour prêcher la bonne parole. C’est une manière de raconter l’histoire sous un autre angle, un angle n’impliquant pas l’intervention d’hommes dans la construction d’un empire féminin.

 

“Ce qui me motive, c’est de montrer à toutes les petites filles que tous les rêves sont réalisables peu importe les circonstances. Au final, c’est ce qui compte : ne rien laisser nous empêcher de poursuivre nos rêves, même si ça peut ne pas fonctionner.” Martina (@withfairflair)

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“ Je suis à fond dans le mouvement #girlboss ! Je trouve ça super que les femmes bossent pour réaliser leurs rêves les plus fous” Selina (@recloseted)

 

Ce mouvement est bien sûr, construit comme une réponse au fait que pendant longtemps, seuls les hommes étaient considérés capables et dignes de créer une entreprise. D’où le mot “Girl” qui est là pour rappeler de qui et de quoi il s’agit. Cependant, le terme même pourrait être revu afin de lui donner le pouvoir qu’il vise à représenter : peut être qu’en utilisant le mot “Girl” au lieu de “ Woman”, nous décrédibilisons nous mêmes ce qui visait à nous mettre en valeur.  

 

“Je ne voudrais pas que qui que ce soit, dans un environnement pro, fasse référence à la femme que je suis en tant que “Girl”, alors pourquoi me décrire moi-même ainsi? D’ailleurs, est-ce que quiconque a déjà fait référence à un entrepreneur masculin en le qualifiant de ‘Boy boss’?” Janina (@ecoethicalfashionista)

 

LES RÉSEAUX SOCIAUX PROMOUVANT L’AMBITION COMME NOUVELLE MONNAIE D’ÉCHANGE


En ce qui concerne les sources d’inspiration, Instagram fait un travail exemplaire grâce à la variété de comptes qui, à travers citations et vidéos, nourrissent notre imaginaire collectif et deviennent les coachs de motivation du 21ème siècle.

@Girlboss, @Bossbabe @thewomenwave... les comptes promouvant l’entreprenariat féminin sont nombreux mais leur but unique : motiver les femmes à développer leur boîte grâce à du contenu inspirant encourageant la productivité, une bonne gestion financière et la confiance en soi. Certains mettent également en avant une diversité dans les modèles de réussite, promeuvent l’indulgence envers soi-même ainsi que la sororité - choses qui sont, ou du moins devraient être, une partie importante du mouvement.

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D’autre part, certains de ces comptes, en dépit des conseils cools qu’ils donnent, peuvent aussi générer une certaine pression. Ce qui était initialement pensé comme un source de motivation devient pour certains comptes, un rappel quotidien de la quantité de travail à produire, de la quantité d’efforts supplémentaires à fournir avant de devenir la raison d’un découragement.

“Fais ci, fais comme cela, va dans ce sens”. Cette manière quelque peu autoritaire de s’adresser aux femmes est familière et particulièrement frustrante. De plus, le contenu de ces comptes s’adressent à des femmes entrepreneuses qui sont supposément créatives: signifiant donc qu’elles ont besoin d’aller dans leur propre direction. Avec des posts dictant la manière d’entreprendre pour réussir, cela devient étouffant et ne laisse malheureusement que peu de place à l’expression personnelle.

Il semble même qu’il ne soit pas nécessaire d’explorer le contenu de ces comptes pour relever un problème : leur bio est juste assez.

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“Pour les femmes ambitieuses”. Qu’est-ce que cela veut dire? Cette phrase crée d’emblée deux groupes de femmes : les ambitieuses, et celles qui ne le sont pas (c’est à dire celles qui ne sont pas animées par la réussite, entendez celles qui se contentent de ce qu’elles ont et ne vont pas chercher plus). De plus, on peut avoir l’impression que ces comptes donnent une vision de l’ambition qui est intimement liée à la notion de carrière, supportant ainsi l’idée préconçue du succès que nos sociétés masculino centrées ont forgée. Que fait-on de l’ambition de gagner en confiance en soi? Ou celle d’élever ses enfants de la meilleure manière possible? Elles sont tout aussi légitimes.

Cette promotion constante du succès nous poussant à chercher l’indépendance et le pouvoir à travers l’ambition, aussi motivant que cela peut paraître, est aussi la source de sentiments négatifs. Nous sommes tous friands de contenu motivant, tant que celui ci n’encourage pas l’auto-culpabilisation et ne fait pas ressentir à la personne qui le consomme qu’elle ne fait ni n’est pas assez pour réussir. C’est cependant le courant que certains de ces comptes suivent, créant ainsi deux catégories de femmes au sein d’un mouvement qui vise à nous encenser en tant que groupe : d’un côté vous avez les femmes qui sont “capables”, et de l’autre celles qui ne le sont pas.

Oorja a décidé l’année dernière d’arrêter de suivre quelques comptes “Girl Boss” car elle avait parfois l’impression que dans une certaine mesure, “ sa productivité définissait sa valeur”.

 

“Ces dernières années, les réseaux sociaux ont été la scène de différents courants motivationnels, du particulièrement excitant “construis ton empire” à un changement plus récent se concentrant sur la santé mentale et promouvant une manière plus équilibrée de travailler. D’une part, je suis pour une motivation positive mettant en valeur les femmes, mais d’autre part j’ai parfois eu l’impression de ne pas en faire assez.  Je me suis toujours demandé : est-ce que cette ère “Girl boss” ne promeut pas une culture capitaliste dans laquelle se tuer au boulot et traîner une perpétuelle fatigue est bon à être étalé, sous prétexte d’empowerment” féminin?” Oorja (@oorja.revivestyle)

 

MOI, MOI ET ENCORE MOI

Sophia Amoruso définit une Girl Boss comme “quelqu’un qui a des rêves et qui est prête à travailler dur pour les réaliser. Être une Girl Boss signifie être la boss de sa propre vie : il n’y a pas besoin d’être la boss de qui que ce soit”. Cela nous mène à une critique majeure quant au mouvement : il peut être vu comme un phénomène très égocentrique valorisant l’idée selon laquelle le succès professionnel est une aventure en solo qui ne nécessite l’intervention de personne d’autre que soi.

“Regardez comme j’ai réussi et comme je travaille dur pour obtenir ce que je veux. Faîtes comme moi”. C’est presque devenu un lifestyle en soi, ce qui confère un caractère un poil superficiel au mouvement en mettant en lumière un certain manque de substance. Particulièrement sur les réseaux sociaux, on assiste à un véritable concours : c’est à celle qui aura l’air la plus occupée, celle qui aura la ‘to do’ la plus longue. Cela promeut une manière égoïste de réussir : par soi-même, pour soi-même dans le but d'impressionner le plus possible.  

SE VALORISER ENTRE FEMMES

Mais ce mouvement devrait être vu comme une nouvelle façon de se soutenir entre femmes, et ce à différents niveaux. Premièrement en s’inspirant car le simple fait de voir une femme réussir est une belle manière de trouver la motivation de se lancer, si il s’agit là de quelque-chose qu’on souhaitait faire mais était trop effrayé ou pas assez confiante. La seconde manière est en employant d’autres femmes, faire valoir le travail féminin à travers le développement de sa propre entreprise. Cette dimension est bien représentée dans la série Girlboss: Sophia est d’abord très protectrice de son entreprise et ne veut partager son succès avec personne - même sa meilleure amie qui l’a pourtant aidée à bien des niveaux. Elle finit néanmoins par l’employer, reconnaissant ainsi qu’elle a besoin d’aide et valorisant le travail d’une autre femme.

 

Ma citation préférée estles femmes de pouvoir donnent du pouvoir aux femmes’. Nous devrions nous soutenir les unes les autres, s’aider et se réjouir les unes pour les autres” Selina

“Nous ne sommes pas toutes mères mais je dois dire qu’en tant que maman d’une petite fille, je ressens clairement le devoir de lui montrer que tout est possible. Si il y a quelque-chose qui relève de l’auto satisfaction dans le fait d’être une Girl boss, cela consiste surtout à partager, à essayer d’être une exemple pour toutes les filles qui ne se sont pas encore données le droit d’en devenir une” Aline (@museandmarlowe)

 

… UN NOUVEAU MODÈLE AUQUEL ASPIRER

Mais au delà de proposer une nouvelle alternative, ce mouvement n’est-il pas dans une certaine mesure un nouveau modèle cherchant à dicter ce à quoi les femmes devraient aspirer de nos jours? Peut-il constituer une source de culpabilité pour les femmes qui sont contentes de la vie qu’elles ont, de travailler en entreprise, d’être mères au foyer ou autre? Cette ère de la Girl Boss serait-il en train de créer de nouvelles frustrations? Met-il les femmes dans des cases en fonction de leur ambition et rêves? Ne devrions-nous pas plutôt chercher à redéfinir la notion d’ambition pour que chaque femme se sente inclue avec sa propre vision?

 

“Une Girl boss peut avoir tout les rôles qu’elle souhaite - employée dans une entreprise, bloggeuse, entrepreneuse, femme au foyer... Son travail est passionnément sincère, elle fait attention à son équilibre mental et physique et sait reconnaître quand elle a besoin d’une bonne pause Netflix et ne s’en excuse pas” Oorja.

 

.. A NE PAS CONFONDRE AVEC LE FÉMINISME

Il semble que pour beaucoup, le mouvement Girl Boss soit synonyme de féminisme. Si être son propre boss peut être vu comme un moyen d'émancipation (parmi d’autres),cela ne devrait pas être un pré requis au féminisme.

par Jessica, avec la participation d’Aline, Oorja, Martina, Selina et Janina