Vit-on nos vies à travers nos stories Insta?

Are we living our lives through instagram stories.jpg

Une situation bien trop familière : je fais tomber de la glace par terre, mon chien commence à la lécher et je cherche à poser mon bol et activer la caméra de mon téléphone. Mon chien s’en va en trottinant car je suis persuadée qu’il sait quand je tente de le filmer et m’évite exprès. Si un ami ou mon copain m’envoie un message mignon, je le screenshot et le poste en story car je veux que le monde puisse être témoin de ces attentions qui me sont adressées. Bizarrement, je vois cela comme une sorte de remerciement envers l'émetteur du message, à un niveau plus élevé qu’un simple “merci” en privé. Ah ! Les millennials ! Constamment dans l’abus lorsqu’il s’agit de réseaux sociaux, utilisant des termes comme “amour”, “pour toujours” et “meilleurs potes” pour qualifier leurs relations avec chacune des personnes faisant la moindre apparition dans leurs vies - même celles qui sont sans importance. Que ce soit une personne avec laquelle on a eu une dizaine de conversations ou une connaissance rencontrée une fois et plus jamais revue. 

On ne “peut pas se passer” de ce café acheté dans ce petit coffee shop à la déco conçue pour être Instagramée. Si je tombe sur une ligne pleine de sagesse en lisant un livre, mon réflexe n’est pas d’attraper mon Stabilo mais de partager sur Insta ladite phrase, joliment soulignée grâce à l’outil stylo, afin que les personnes qui regardent mes stories plutôt que de lire des livres puissent en profiter à travers moi. La valeur de cette action résiderait donc dans le partage. En soi il n’y a rien de grave : au contraire, les stories créent parfois de la joie, propagent la connaissance ou certaines valeurs et peuvent même avoir un impact positif sur certaines personnes. Je sais que via mes stories j’ai pu faire réfléchir ou même sourire - j’en ai la preuve. Mais pourquoi me contraindre à saisir des moments de ma vie pour le bénéfice des autres plutôt que de les vivre pour moi? Pourquoi ne pas vivre le moment présent, en utilisant mes yeux plutôt que mon objectif? Si vous prenez un peu de recul, vous en viendrez à vous demander: “En vient-on à voir nos propres vies à travers nos Insta stories?” 

Cette obsession à se tenir au courant de la version éditée de la vie des autres, parfois frénétiquement, sans réfléchir, est largement étendue. Combien de fois vous est-il arrivé d’observer votre environnement plutôt que votre téléphone en attendant le bus ou en faisant la queue dans une boutique? Ou de regarder les gens qui vous entourent? Faire défiler le contenu de nos applications est en train de devenir le comportement standard de l’être humain. C’est une sorte d'attitude nonchalante qu’on se sent à l’aise d’adopter en public, plutôt que de ne pas savoir que faire de ses mains. Je vivais dans une distorsion mentale dans laquelle j’en savais trop sur la vie de trop de gens dont je n’avais pas grand chose à faire pour la plupart. Le désordre mental que les réseaux sociaux provoquaient chez moi était indéniable. C’est un terrain propice à la désillusion : dans ce petit monde qu’Instagram crée pour nous, la vie des autres nous semble toujours plus intéressante que la nôtre. Un véritable épisode de Black Mirror. Il y a un vrai décalage entre les stories Insta et la vie réelle, et ces dernières peuvent facilement nous déconnecter. Et ce pour les raisons suivantes : tout d’abord, il y a ce sentiment de savoir qu’une audience regarde notre vie, d’où le besoin de toujours faire attention à la manière dont on la présente. Ensuite, il y a souvent cette personne dont on cherche le “vu”, qu’elle soit dans le camp des amis ou celui des amis-ennemis. Enfin, le fait de ne pas être authentique est nocif pour le bien-être mental.  

Ce besoin de partager chaque moment devient presque physique et va de paire avec l’idée selon laquelle les moments vécus sont moins réels ou ont moins de valeur s’ils ne sont pas retransmis en story. “C’est pour Insta” est devenu une rengaine pour beaucoup. 

En 2019, la plupart de nos métiers, vies et relations sont bien trop liés aux réseaux sociaux pour les effacer de nos quotidiens. Ce serait comme de revenir à une sorte d’Âge de pierre. Mais d’après moi, la manière de se sentir indépendant tout en continuant d’utiliser les réseaux sociaux se résume en deux points : la premier est de savoir dans quel but je les utilise, c’est à dire en tant que plateforme pour exprimer ma créativité. Le second est de séparer ce qui est privé de ce qui est public : définir les endroits et les moments qui ne finiront pas sur Instagram - et m’y tenir. C’est un zone de protection, un espace sécurisé dans lequel j’apprécie ma vie hors de cette matrice.



par Oorja Makkad, traduit de l’anglais par Jessica Ayinda

A PROPOS

FOLLOW US !

HOROSCOPE MENSUEL (ANGLAIS)

SLAE MP3 : NOTRE PLAYLIST