La mode non binaire est-elle une simple théorie fantaisiste?

La question du genre est un des enjeux sociaux contemporains les plus importants. Des mouvements sociaux remettent en question le système genré binaire afin que la société cesse de définir les gens en se basant sur des règles qui ne s’appliquent pas à l’identité de tous. La mode a toujours été une façon d’exprimer son identité, ce qui lui donne une grande importance dans cette cause. Charlotte se demande si une mode non binaire est réaliste où si au contraire, ce n’est qu’un idéal difficilement atteignable.

 
Illustration credits : Sara Andreasson.  Her website

Illustration credits : Sara Andreasson. Her website

Dimanche soir, 23h56. Je scrolle sur mon fil d’actualité Instagram, jusqu’à ce qu’une photo de famille s’affiche sur mon écran. Avant de continuer je dois préciser qu’ayant 19 ans, je suis loin de penser à construire une famille, mais quelque chose sur cette photo a attiré mon attention. Deux personnes prenant leur enfant dans les bras : plutôt standard à première vue. Mais c’est en y jetant un second coup d’oeil que je remarquai le scotch noir sur la poitrine de l’homme, les cheveux roses de la fille et le crâne rasé de la mère : rien sur cette photographie ne ressemblait à l’image de la famille type à laquelle j’étais habituée - ni à celle de ma propre famille d’ailleurs. Il s’agissait d’une famille “queer”, un terme intéressant. D’après la version en ligne du dictionnaire d’Oxford, ce terme inclut “toute personne dont l’identité et le genre ne correspondent pas aux notions établies de sexualité et de genre”, en gros : ceux dont l’identité diffère des formes identitaires hétéro normées. Étant curieuse, j’ai cliqué sur les profils de cette famille originaire de Monterey en Californie et ai appris qu’Emerson le père est transgenre et Blue la mère, non binaire. Une autre terme à la mode. Je demandai de nouveau plus d’informations à Google : une personne non binaire ou “genre fluide” est quelqu’un dont le genre s’inscrit au delà du choix binaire “mâle ou femelle” et qui ne se plie pas aux règles sociales hétéro normatives.

Judith Butler, théoricienne du genre, explique que l’apparence extérieure comme moyen d’expression du genre joue un rôle important car elle permet à l’affirmation du genre de devenir une prise de position publique. Hengameh Yaghoobifarah, un blogueur mode non binaire et journaliste pour Missy Magazine confirme: “La mode est un outil de communication et d’expression d’identité et d’appartenance (...) cela me permet  de me présenter d’une manière qui me met à l’aise”. Aucune surprise ici : la mode a toujours été un écho aux tendances sociales. Cependant, une question persiste : à quoi la mode non binaire ressemble-t-elle? Intuitivement, j’ai directement pensé aux filles excentriques qu’on voit sur Tumblr avec leurs chevelures et vêtements colorés. J’ai pensé aux stéréotypes du mouvement LGBTQ+ agitant les marques de leur rejet des conventions sociales sous les yeux du monde entier. Et oui, cela en fait peut-être partie. Mais en général, la mode non binaire est majoritairement composée d’une combinaison d’éléments féminins et masculins .

“Genre fluide” vs unisexe

Pour Hengameh, la mode non binaire est aussi indéfinie que le terme lui-même : cela pourrait signifier  “sans genre” ou “genre fluide”. J’ai été confrontée à ces contradictions en cherchant sur internet ou dans la rue, des exemples de cette mode qui ne se soumet pas aux règles genrées.  Je vois des crânes rasés, des cheveux courts colorés, des piercing faciaux et des vêtements dont les coupes ne comportent aucune caractéristique genrée. Je vois des gens qui passent d’un genre à l’autre et d’autres qui préfèrent afficher une neutralité complète en supprimant toute trace d’appartenance à n’importe quel un sexe.

Cependant, cette suppression du genre est souvent faussement vue comme la seule forme que la mode a trouvé pour exprimer une dynamique différente de celle du modèle binaire. Si le langage commun définit et généralise tout comme étant “unisexe”, ce n’est en réalité pas un synonyme de “genre fluide”. Le terme “unisexe” décrit simplement le retrait des éléments indiquant le genre d’un vêtement alors que “genre fluide” signifie le changement de genre ou leur combinaison.

Certains pourraient penser que cette mode non binaire n’est que peu pertinente et qu’elle ne s’adresse qu’à un petit pourcentage de la population. Et bien, on estime que 200 000 personnes non binaires vivent en Allemagne à ce jour. Cependant ce changement social, qui est parfois considérée comme une mode sociale est aussi vu comme la nouvelle tendance au sein de l’industrie de la mode. De grandes Maisons de couture comme Gucci aux marques de fast fashion, tout le monde est fasciné par la question du genre. En Mars 2017, la multinationale H&M avait même lancé sa propre collection unisexe : “Sans Frontières” a convaincu le public grâce à ses coupes simples, ses silhouettes oversizes et son utilisation massive de jean. Le profit de l’entreprise était de 10% supérieur à celui de l’année précédente d’après Business of Fashion. Nous amenant donc à la conclusion que finalement, la mode unisexe attire également le consommateur lambda.

Une question d’interprétation

Contrairement à l’unisexe, la mode “genre fluide” n’est pas parvenue à s’implanter durablement dans nos sociétés. Est-ce parce qu’elle est trop différente de l’idée hétéronormative des genres? Ou parce qu’il s’agit là d’un terrain encore trop inconnu et de ce fait, effrayant? Ou alors parce qu’en diffusant quelque chose de différent, elle met en danger le système binaire des genres basé sur l’attractivité interpersonnelle et la reproduction sexuée. Néanmoins, les designers cherchent constamment à trouver l’équilibre entre acceptation sociale, expression artistique et rentabilité. Parmi eux le designer Coréen Juun J qui gère depuis 1999 sa ligne de vêtements initialement masculins, à travers laquelle il remet en question la notion même de genre : il combine avec brio des éléments féminins et masculins tout en se détachant de la réalité physique. Mais malgré son approche progressiste, il reste dans sa zone de confort et joue majoritairement avec les stéréotypes: il utilise exclusivement des coupes masculines en y ajoutant des détails féminins. Cependant il continue de créer des jupes pour les femmes et des pantalons à destination des hommes. C’est un bon exemple démontrant à quel point la mode non binaire est en fait fonction de la manière dont chacun interprète les règles sociales.


De simple fringues au final

Retour à il y a une semaine. Je me trouve dans une chambre d’hôtel joliment décorée en pleine ville de Munich. Ma meilleure amie me parle de sa dernière astuce shopping : acheter ses pantalons au département homme. Pourquoi ? Parce qu’il sont bien plus pratiques avec de grandes poches qui permettent de trimbaler tout ce qu’on veut. Et cela me fait penser à Blue, qui parfois veut se sentir féminine et parfois plus masculine. “J’aime les fringues de mecs, j’aime les fringues de filles” explique-t-elle  dans un documentaire de Barcroft TV.

Quand on se détache de tous les préjugés, il ne s’agit plus que de vêtements, dans leur forme originelle. Des vêtements pour protéger et couvrir les corps. Il s’agit du bien être de chacun et surtout, d’avoir le sentiment d’appartenir à une communauté.

par Charlotte Westphal, son compte instagram & son blog. Traduit de l’anglais par Jessica Ayinda